Il fut un temps, je m’en souviens comme si c’était avant-hier, où les objets du quotidien avaient la décence de se taire. Un chandail était un chandail. Un jean, un jean. Même un mot restait un mot. Pas une grenade. Pas un drapeau. Pas une déclaration de guerre. Mais ça, c’était avant. Aujourd’hui, tout, je dis bien tout, deviens un champ de bataille idéologique. Même mes espadrilles sont soupçonnées d’avoir un parti pris.
Tenez, l’autre jour, je tombe sur ce slogan : Sydney Sweeney has good jeans. Jeu de mots entre jeans et gènes. En d’autres temps, j’aurais souri, haussé les épaules, tourné la page. Mais non. On est en 2025. On est dans l’Amérique Trump 2.0. Et maintenant, même une pub de pantalons en denim est analysée comme si elle venait avec un manifeste caché.
Parce que, voyez-vous, les mots ne veulent plus seulement dire ce qu’ils disent. Ils veulent dire ce qu’ils ne disent pas. Ils veulent dire ce que vous entendez. Ce que l’autre projette. Ils deviennent symboles, armes, accusations. La blondeur d’une actrice devient subitement un fantasme eugénique. Le tissu devient discours politique. Et moi, je reste là, comme un vieux type à qui on aurait demandé de décoder du morse dans une tornade.
Et puis, bien sûr, pendant que je me demande si j’ai raté un cours de propagande publicitaire, certains me ricanent au nez : « Voyons donc, c’est juste une pub ! » Et d’autres me soufflent à l’oreille : « Non, non, t’as bien vu : c’est du soft fascisme, mon vieux. » Et tout ce beau monde s’engueule sur TikTok.
La neutralité, c’est fini.
On en est là. Même ma tasse de café pourrait déclencher un débat. Est-elle trop blanche ? Trop genrée ? Trop issue d’un café équitable ou pas assez ? Je vous jure, j’ai vu des gens se battre pour des souliers. Des chansons. Une affiche. Une série télé.
Et pendant ce temps, les vraies affaires, les vraies, là : la santé, l’éducation, les inégalités, le climat, la démocratie, tout ça s’étouffe dans un vacarme algorithmique savamment entretenu.
Parce que ce vacarme-là, il n’est pas innocent. Il est produit. Vendu. Monnayé. Il nourrit l’économie de l’attention, celle qui préfère le clash à la clarté, le feu de paille au feu de camp. Ce qui choque se partage. Ce qui scandalise se vend. Ce qui divise… gagne des abonnés.
Et dans cette économie-là, on se fout des faits. On veut des émotions. On veut des totems. Des boucs émissaires. On veut faire sauter la vérité si elle ne clique pas assez.
Pendant que Fox News passe 85 minutes à parler des jeans de Sydney Sweeney, elle en consacre à peine 3 à l’affaire Epstein, qui continue pourtant de coller à Trump comme du vieux ketchup sur une chemise blanche.
Alors, qui tient le couteau ?
Ce ne sont pas les petits excités sur Internet qu’il faut blâmer. Pas seulement. Les vrais pyromanes sont ailleurs. Ils ont des studios, des avions privés, des conseillers en image. Ils tweetent raciste avec subtilité. Ils recyclent l’histoire coloniale comme une carte postale patriotique. Ils jettent de l’huile sur le feu, puis ils s’étonnent que ça brûle.
Et surtout, ils divisent. Parce qu’une société divisée est plus facile à gérer. C’est comme ça que les puissants dorment bien pendant que nous, on s’écharpe pour savoir si une pub de jeans est néonazie ou pas.
Sortir du champ de bataille
Moi, j’essaie de faire un pas de côté. De ne pas plonger dans chaque débat comme si c’était la fin du monde. De respirer un peu. De lire autre chose que des commentaires Facebook. De me rappeler que je suis plus que mes opinions. Plus que mes indignations du jour.
En fin de compte

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